14.10.2026

Les institutions démocratiques doivent à nouveau tenir leurs promesses ! Explorer les moyens de (re)connecter la jeunesse et la démocratie en Afrique

Pour rétablir la confiance des jeunes Africains dans la démocratie, il faut des institutions qui tiennent leurs promesses et accordent aux jeunes un véritable droit de regard sur les décisions. Jean-François Kouassi examine comment une participation significative et le respect des règles démocratiques peuvent contribuer à rétablir cette confiance.

La démocratie ne se résume pas au simple fait de voter. C’est une promesse : celle que chaque citoyen, quel que soit son statut social, son âge, son genre, sa situation économique ou ses origines, puisse participer à la construction de l’avenir de son pays.

En Afrique, cette promesse revêt une importance particulière. Notre continent est le plus jeune du monde, avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans. Pourtant, cette réalité démographique n’est pas encore suffisamment prise en compte dans les instances de décision politique.

La Côte d’Ivoire illustre parfaitement ce paradoxe. Avec une population estimée à 30 millions d’habitants — dont la majorité est jeune (plus de 77 % de la population) —, notre pays compte 8 727 431 électeurs inscrits sur la liste électorale définitive de 2025, mais seuls 30 % d’entre eux sont des jeunes. Derrière ces chiffres électoraux, qui ne correspondent pas à la réalité démographique, se cache toutefois une question plus profonde :

 

Pourquoi les jeunes s’intéressent-ils moins aux affaires publiques ?

 

Cette question dépasse largement les frontières de la Côte d’Ivoire.

Partout sur le continent, les jeunes expriment des attentes fortes en matière de justice, d’emploi, d’éducation, de dignité, de transparence et de représentation. Leur désengagement vis-à-vis de certaines institutions politiques ne doit pas être automatiquement interprété comme un désintérêt, mais plutôt comme le résultat d’une série de déceptions, de promesses non tenues et d’une crise de confiance envers les institutions de l’État. À titre d’illustration, je cite le faible taux de participation de 38,02 % enregistré lors des dernières élections législatives qui se sont tenues le 23 septembre 2026 au Maroc (ministère de l’Intérieur). Ce chiffre contraste avec les taux de participation de 50,35 % en 2021 et de 42,27 % en 2016. Ce faible taux de participation reflète un taux d’abstention élevé et la méfiance des jeunes, qui ont exprimé leur déception envers les responsables politiques.

Une démocratie qui fait des promesses mais ne parvient pas à apporter une amélioration notable dans la vie quotidienne engendre inévitablement de la frustration et de la contestation. En 2025, la génération Z a renversé le président Andry Rajoelina lors de manifestations déclenchées par des pénuries d’eau et des coupures d’électricité à Madagascar. Malgré les difficultés auxquelles les jeunes sont confrontés, certains d’entre eux s’engagent désormais via les réseaux sociaux, des organisations, des mouvements civiques, des initiatives communautaires ou des mobilisations ponctuelles.

Les jeunes ne veulent pas seulement être entendus. Ils aspirent à participer, à faire des propositions, à prendre des décisions et à contribuer directement à façonner l’avenir de nos sociétés.

 

Comme le dit un adage célèbre : « Tout ce qui est fait pour nous sans nous est contre nous. »

 

Nous devons donc ouvrir davantage les partis politiques, les parlements, les collectivités locales, les institutions publiques et les espaces de dialogue à une nouvelle génération.

Cela implique également de confier davantage de responsabilités aux jeunes femmes, aux personnes en situation de handicap, aux populations rurales et à tous ceux qui sont trop souvent exclus des instances décisionnelles.

La jeunesse africaine ne doit plus être considérée uniquement comme la génération de demain. Ce sont eux qui subissent déjà les conséquences des décisions prises aujourd’hui.

Rapprocher les jeunes de la démocratie signifie également veiller à ce que les institutions prennent des mesures concrètes pour répondre à leurs préoccupations — à savoir, protéger les libertés, faire respecter l’État de droit, lutter contre la corruption et créer des opportunités — afin de rétablir progressivement la confiance. L’expérience récente du continent montre, par ailleurs, que la démocratie africaine reste dynamique. En 2024, plusieurs pays ont connu des transitions pacifiques du pouvoir, notamment le Botswana, le Ghana, Maurice et le Sénégal. Le PNUD note également un taux de participation moyen de 60,26 % en Afrique lors des élections de 2024. Nous ne devons donc pas considérer l’Afrique uniquement sous l’angle des crises démocratiques.

 

Le respect des constitutions : une condition essentielle à la stabilité politique et à une véritable paix sociale.

Que devient la démocratie lorsque les règles démocratiques elles-mêmes ne sont plus respectées ?

Une constitution ne peut être considérée comme un simple outil au service des intérêts de ceux qui détiennent actuellement le pouvoir. Elle doit constituer le cadre commun qui protège les institutions, garantit les libertés et assure la transmission pacifique du pouvoir. Le non-respect de la Constitution, la manipulation des règles électorales ou les révisions constitutionnelles visant à contourner la limitation du nombre de mandats peuvent gravement ébranler la confiance des citoyens dans les institutions et entraîner des troubles dans le pays. Prenons l’exemple du Sénégal en 2023-2024, lorsque le président sortant Macky Sall a cherché à briguer un troisième mandat et à reporter l’élection présidentielle, déclenchant une vague de manifestations qui a fait environ 60 morts à travers le pays.

Lorsque les citoyens ont le sentiment que les règles peuvent être modifiées pour permettre à certaines personnes de conserver le pouvoir, c’est la crédibilité même de la démocratie qui est ébranlée. En Guinée-Conakry, Alpha Condé s’est imposé pour un troisième mandat au mépris de la Constitution et a ensuite été renversé par un coup d’État.

C’est pourquoi j’espère voir émerger une Afrique où les constitutions sont respectées, où les transitions de pouvoir s’opèrent par les urnes plutôt que par la force, et où personne ne considère le pouvoir comme un bien personnel ou permanent. Les coups d’État ne doivent pas devenir une réponse aux défaillances de la démocratie. Mais nous devons également faire preuve de lucidité pour comprendre qu’une démocratie qui vide ses propres règles de leur substance peut contribuer à alimenter la méfiance, la frustration et l’instabilité. La réponse aux crises démocratiques ne doit donc être ni la prise du pouvoir par une minorité, ni son renversement par la force. Elle doit passer par un retour aux principes fondamentaux : le respect de la Constitution, des élections crédibles, des transferts pacifiques du pouvoir, la séparation des pouvoirs, l’indépendance du pouvoir judiciaire, la liberté de la presse et la protection des libertés civiles.

Je crois profondément en une Afrique qui respecte ses lois, une Afrique qui ne soit pas prise en otage par des dictatures, des coups d’État ou des régimes arbitraires.

Je crois en une Afrique où chaque citoyen – homme ou femme – peut exprimer librement ses opinions, ses pensées et ses convictions sans être harcelé, persécuté ou contraint de craindre pour sa vie en raison de ses opinions.

Pour la Côte d’Ivoire, comme pour l’Afrique, la démocratie est une chance extraordinaire. Pourquoi ?

Parce que nos sociétés sont des mosaïques. Nous sommes composés de différents peuples, groupes ethniques, cultures, langues, religions et origines. Nous avons des histoires différentes ; nous avons des identités différentes, mais nous sommes appelés à vivre ensemble dans les mêmes pays. Cette diversité est une source de richesse. Mais elle peut aussi devenir une source de tension lorsqu’elle est exploitée à des fins politiques. C’est précisément pour cette raison que la démocratie est essentielle. Elle nous offre un cadre serein pour gérer nos différences. Elle permet à nos divergences politiques, sociales, culturelles ou identitaires de s’exprimer dans le débat public plutôt que de dégénérer en affrontements.

La démocratie n’élimine pas nos différences. Elle nous apprend à vivre avec elles. Elle transforme les conflits politiques en débats, la compétition en transition pacifique du pouvoir, et la colère en engagement civique. Sans institutions capables de gérer cette diversité, sans liberté d’expression, sans un pouvoir judiciaire indépendant et sans mécanismes crédibles de transition pacifique du pouvoir, nos différences peuvent devenir des sources de division et de tension. La démocratie est donc aussi un instrument de paix, car elle nous permet de rester différents sans devenir des ennemis. L’Afrique doit être un continent démocratique où les institutions sont plus fortes que les individus et où les règles priment sur ceux qui les font respecter.

La liberté d’expression occupe une place particulière dans cette vision. Une véritable démocratie ne peut craindre la dissidence. Les citoyens doivent pouvoir critiquer leur gouvernement, remettre en question une décision publique, proposer une vision alternative ou défendre une conviction sans craindre d’être persécutés pour leurs opinions. Le débat controversé n’est pas une menace pour la République ; c’est l’un de ses remparts.

Une société démocratique doit être capable de résister à la critique sans considérer chaque voix dissidente comme un ennemi. C’est là aussi tout le sens de la dignité démocratique.

 

La jeunesse au cœur de la transformation

Les jeunes ne doivent plus être considérés uniquement comme un bloc électoral ou comme une force de mobilisation pendant les campagnes. Ils doivent être présents là où se prennent les décisions.

Au sein des parlements, des collectivités locales, des partis politiques, des organismes publics, des entreprises publiques et privées, ainsi que des organisations de la société civile.

Et surtout, dans les espaces où se dessine l’avenir de nos nations.

 

Une jeunesse africaine capable de défendre des causes communes

Rapprocher les jeunes de la démocratie, c’est aussi leur permettre de dépasser les frontières nationales pour construire une solidarité autour des défis qui touchent l’ensemble du continent. La jeunesse africaine ne doit pas être considérée uniquement comme un groupe démographique à représenter au sein des institutions ; elle peut devenir une véritable force de proposition et d’action à l’échelle continentale.

Les grands défis de notre époque ne s’arrêtent pas aux frontières : le changement climatique, l’insécurité, le chômage des jeunes, les migrations, l’accès à l’éducation, la transformation numérique, la santé, la lutte contre les inégalités et la prévention des conflits. Sur ces questions, les jeunes Africains ont beaucoup à gagner à unir leurs voix, à partager leurs expériences et à défendre des causes communes.

Nous devons donc encourager l’émergence d’un espace civique africain au sein duquel les jeunes — de Dakar à Nairobi, d’Abidjan à Johannesburg, de Gaborone à Addis-Abeba — puissent dialoguer, se mobiliser et formuler ensemble des propositions. Cette coopération ne doit pas effacer la diversité de nos sociétés, de nos cultures et de nos histoires. Au contraire, elle doit transformer cette diversité en une force au service d’objectifs communs.

Une jeunesse africaine plus connectée, mieux organisée et plus responsable pourrait ainsi contribuer à faire naître une nouvelle culture démocratique : une démocratie qui ne se limite pas aux cycles électoraux, mais qui permet aux citoyens de participer de manière permanente aux décisions qui façonnent leur avenir.

Dans cette Afrique diverse, pluraliste et jeune, apprendre à vivre ensemble tout en respectant nos différences est peut-être l’une des plus grandes promesses que la démocratie puisse encore tenir.

 

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