20.10.2026

Les Mouvements Féministes Africains, Source D’inspiration Pour De Nouveaux Soulèvements Démocratiques Menés Par La Jeunesse

La démocratie peut-elle tenir ses promesses si la justice de genre est sans cesse reléguée au second plan Hanna Lemma examine comment de jeunes féministes africaines transforment la lutte contre les violences de genre en une puissante force de changement démocratique — et incitent toute une génération à exiger que les responsables rendent des comptes.

Au cours de l’histoire et dans divers contextes géopolitiques, les mouvements démocratiques ont souvent exclu, marginalisé ou instrumentalisé les mouvements féministes. Bien que les militantes féministes se trouvent souvent en première ligne des soulèvements démocratiques, on leur demande systématiquement d’attendre que les institutions démocratiques ou les structures étatiques soient consolidées avant que leurs revendications en matière d’égalité des sexes et de droits des femmes ne soient prises en compte. Alors que leur travail et leurs efforts de mobilisation sont mis au service des révolutions démocratiques, anticolonialistes et anti-autoritaires, leurs sacrifices se traduisent rarement par une démocratie qui reconnaît et privilégie leurs droits une fois qu’un nouveau gouvernement prend le pouvoir.

Les femmes représentaient près de la moitié des manifestants pendant les 18 jours de manifestations de masse sur la place Tahrir au Caire qui ont renversé le dictateur de longue date Hosni Moubarak. Elles se tenaient aux côtés des hommes en première ligne, réclamant la liberté démocratique, les droits de l’homme et la fin de l’oppression d’État. Elles ont travaillé comme secouristes, ont mené des marches et ont affronté les mêmes dangers physiques que leurs homologues masculins. Pourtant, une fois le régime renversé, les femmes ont été presque entièrement exclues des nouvelles instances de transition et des comités politiques. Les coalitions révolutionnaires et les nouvelles élites politiques ont exhorté les militantes à mettre de côté leurs revendications spécifiques, notamment l’autonomie corporelle, la protection juridique contre les agressions sexuelles généralisées et la réforme du droit de la famille. Elles ont fait valoir que faire pression en faveur des droits des femmes pendant une transition fragile était source de division et détournerait l’attention de la construction d’un État démocratique unifié.

Dans les mouvements politiques contemporains, en particulier dans les pays du Sud, les jeunes organisatrices féministes ont pris de plus en plus conscience de ce schéma historique. La manière dont elles structurent leurs mouvements reflète un refus de considérer le féminisme comme une question secondaire au sein de la lutte démocratique plus large, et elles affirment qu’il ne peut y avoir de véritable démocratie sans justice de genre. Plutôt que d’attendre d’être intégrées par des coalitions démocratiques dirigées par des hommes, les militantes féministes ont développé leurs propres stratégies pour faire avancer leurs revendications, et ont même dispensé une formation politique en vue de soulèvements démocratiques plus larges. Par exemple, des mouvements féministes menés par des jeunes, tels que #TotalShutDownKE au Kenya, ont été les premiers à utiliser des outils de réseaux sociaux non hiérarchiques et inclusifs pour s’organiser, renforcer la solidarité et élaborer des stratégies – des approches que des mouvements non féministes, comme #RejectFinanceBill, ont par la suite adoptées. En s’attaquant au patriarcat et à la violence de genre, les jeunes féministes africaines remettent en cause les mécanismes profonds de l’impunité de l’État et du déficit démocratique.

Pour toute une génération de femmes africaines, la démocratie a trop souvent été réduite à un rituel électoral qui échoue sans cesse à satisfaire à son critère le plus fondamental : la protection des droits et de la sécurité des femmes. Et bien que le féminisme ait été mis de côté dans les mouvements démocratiques, l’inverse n’est pas vrai. Si l’on se tourne vers les premières lignes de l’organisation féministe, les jeunes prouvent que la lutte contre la violence sexiste et le féminicide est la lutte pour une véritable démocratie, une démocratie qui soit représentative de 50 % de la population. Les mouvements en faveur de la justice de genre, qu’ils prennent la forme de manifestations physiques ou de campagnes numériques, inspirent d’autres mouvements démocratiques à travers le continent.

À travers le mouvement anti-féminicide #TotalShutDownKE, des militant·e·s kenyan·e·s ont traduit l’indignation publique en revendications institutionnelles précises : déclarer le féminicide « urgence nationale », le reconnaître comme une infraction pénale distincte en vertu de la loi kenyane, mettre en place un mécanisme national d’enquête sur ces affaires et mettre fin à l’impunité policière. La marche nationale contre le féminicide qui en a résulté a précédé les vastes soulèvements économiques de la Génération Z en 2024. Les outils décentralisés, initialement numériques, de production de connaissances et de mobilisation – qui s’appuyaient sur des plateformes telles que TikTok, WhatsApp et X ainsi que sur un crowdsourcing rapide – ont d’abord été mis en avant par des organisatrices féministes avant de devenir le pilier tactique du mouvement de jeunesse plus large #RejectFinanceBill. Ainsi, la lutte contre le patriarcat forme une génération à contester l’impunité de l’État et à exiger des comptes de la part des élus.

Le Mouvement violet, lancé par Women For Change en Afrique du Sud, a stratégiquement exploité des événements internationaux tels que le sommet du G20 pour obtenir un levier législatif, en s’appuyant sur un public international afin d’influencer les décideurs nationaux. S’appuyant sur la campagne fondatrice #TheTotalShutdown de 2018, qui avait abouti à un mémorandum de revendications en 24 points, les militantes ont fait pression sur le gouvernement pour obtenir des réponses structurelles : un plan stratégique national, des dotations budgétaires spécifiques, des mécanismes de contrôle indépendants tels qu’un médiateur chargé de la violence sexiste à l’égard des femmes (GBVAW), et l’engagement qu’aucune personne impliquée dans des actes de violence sexiste ne soit nommée à un poste de l’État ou au sein du gouvernement. Ces campagnes ne sont pas déconnectées des mouvements démocratiques nationaux. Ce sont des structures en constante évolution qui font le lien entre les revendications en matière de droits des femmes et la responsabilité de l’État au niveau national.

La campagne éthiopienne #tisema de 2026, en partie inspirée par le succès de ces campagnes antérieures, constitue une nouvelle initiative féministe menée par des jeunes visant à transformer le chagrin et l’indignation individuels en une revendication publique. La campagne a mis en lumière des cas de violence sexiste et de féminicide qui n’avaient pas abouti à la justice et a lancé une pétition, qui a recueilli plus de 200 000 signatures, exigeant que la violence sexiste et le féminicide soient déclarés crise nationale. Dans une lettre ouverte adressée au Premier ministre éthiopien, les organisatrices féministes ont dénoncé les défaillances systémiques, l’opacité des procédures judiciaires et le fait que les auteurs de violences sexistes restent en liberté. Dans un contexte politique où les manifestations physiques sont interdites, ces mouvements continuent de faire pression pour que les femmes puissent exercer leurs droits démocratiques à la sécurité et à la protection, et de remettre en cause les systèmes injustes qui éloignent les jeunes du fonctionnement de l’État.

Partout sur le continent, les jeunes partagent leurs connaissances, comparent leurs approches en matière de construction de mouvements démocratiques et forgent une solidarité transfrontalière dans la lutte contre les systèmes d’oppression interconnectés et l’impunité de l’État. Les jeunes féministes sont en première ligne : elles dénoncent l’inaction de l’État et promeuvent des stratégies innovantes qui alimentent désormais des appels à la responsabilisation à l’échelle du continent. L’organisation féministe en Afrique fournit à la fois le pilier tactique et la formation civique nécessaires aux mouvements démocratiques menés par les jeunes. Le renouveau démocratique en Afrique ne sera pas imposé par les institutions traditionnelles ni par des coalitions démocratiques patriarcales, mais porté par les jeunes femmes et les féministes.

Contact

Friedrich-Ebert-Stiftung
Botswana Office

5261, Phuthadikoboway

Village

Gaborone

(+267) 395 2441
info.botswana@fes.de

Meet the team

About us

Our latest Publications

No items found